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Changer un mot.

Plus tard, pas encore, prudent : et si vous les disiez à la première personne ?

« On verra plus tard. » « Je ne suis pas encore prêt. » « Je suis quelqu’un de prudent. »

Ces trois phrases, je les entends souvent en séance, et je leur ai consacré un texte chacune. Aujourd’hui, je voudrais regarder autre chose que ce qu’elles disent : la manière dont elles le disent. Car elles ont un point commun qui ne se voit pas à la première lecture. Aucune ne dit qui décide.

Des phrases sans auteur

Relisez-les lentement.

« On verra plus tard. » Qui va voir ? On. Personne en particulier. Et quand ? Plus tard, c’est-à-dire jamais précisément. La décision flotte quelque part, entre le temps et les circonstances.

« Je ne suis pas encore prêt. » Ici il y a un « je », mais il ne fait rien. Il est dans un état. Être prêt arrive, comme la pluie ou le beau temps. On attend que ça vienne.

« Je suis quelqu’un de prudent. » Le « je » est encore là, mais il s’est transformé en caractère. Ce n’est plus une décision que je prends aujourd’hui, c’est ce que je suis. Et ce qu’on est, on ne le discute pas.

Trois phrases, trois manières très douces de sortir de la décision. Ce n’est pas moi qui ne fais pas. C’est la vie, le moment, ma nature. Ce n’est pas un mensonge. C’est une manière de ne pas sentir qu’il y a, quelque part, une décision.

Ce que Perls faisait avec les mots

Fritz Perls, l’un des fondateurs de la Gestalt, avait une manière étonnante de travailler avec le langage. Il écoutait moins ce que les gens racontaient que la façon dont ils le formulaient. Et il leur proposait, simplement, de changer un mot.

« On » devenait « je ». « Je ne peux pas » devenait « je ne veux pas ». « Il faut » devenait « je choisis ». « Mais » devenait « et ».

Ça paraît anodin. Ça ne l’est pas du tout. Dites « je ne peux pas l’appeler », puis « je ne veux pas l’appeler ». La première phrase vous décrit empêché. La seconde vous remet à votre place : celle de quelqu’un qui décide, même quand il décide de ne pas faire. Le changement n’est pas grammatical. Il est intérieur. On redevient l’auteur de ce qu’on dit.

Ce que ça fait dans le corps

Essayez avec les trois phrases.

« On verra plus tard » devient : « Je ne veux pas le faire maintenant. »

« Je ne suis pas encore prêt » devient : « Je ne veux pas commencer. »

« Je suis quelqu’un de prudent » devient : « Je choisis de ne pas prendre ce risque. »

Dites-les à voix haute. Les versions d’origine sont confortables, presque rassurantes. Les nouvelles sont plus nues. Quelque chose se tend un peu, dans la gorge ou dans la poitrine. C’est normal : vous venez de reprendre la responsabilité de votre phrase.

Et il se passe alors une chose étonnante, que je vois souvent en séance. Soit la nouvelle phrase sonne juste, et on la sent comme une décision claire, assumée, presque légère : « Non, je ne veux pas, et c’est très bien ainsi. » Soit elle sonne faux, immédiatement. On la dit, et le corps proteste : « Mais si, je veux. » Dans les deux cas, on y voit plus clair. Le brouillard qui entourait la phrase d’origine s’est levé.

Ce que la recherche observe

Ce que j’observe en séance, d’autres l’ont étudié avec leurs méthodes. Je les cite pour ce qu’ils éclairent, pas pour prouver.

Matthew Lieberman et son équipe ont montré quelque chose de très simple et de très puissant. Quand des personnes regardent des visages chargés d’émotion et mettent un mot sur ce qu’elles voient, l’activité de l’amygdale, une zone du cerveau associée à l’alerte, diminue. Pendant ce temps, une zone du cortex préfrontal liée à la régulation s’active davantage. Nommer ne supprime pas ce qu’on ressent. Cela permet de le tenir, de le regarder, au lieu d’être emporté par lui.

C’est exactement ce qui se passe quand on change un mot. On ne combat pas la phrase. On la regarde, et on la rend à celui qui la prononce.

Changer un mot, maintenant

Alors, une minute, maintenant.

Choisissez votre phrase. Celle des trois qui vous ressemble le plus, ou une autre, la vôtre, celle qui revient chaque fois qu’une envie se présente. Dites-la à voix haute, telle que vous la dites d’habitude. Puis dites-la à la première personne, avec « je ne veux pas » ou « je choisis ».

Ne cherchez pas la bonne réponse. Sentez simplement ce que la nouvelle phrase fait dans votre corps. Elle vous dira, mieux que n’importe quel raisonnement, si c’est un vrai non, ou un oui qui attend.

Question Boussole : « Quelle est ma phrase ? Et qu’est-ce que je sens quand je la dis à la première personne ? »

Sources

Lieberman, M. D., Eisenberger, N. I., Crockett, M. J., Tom, S. M., Pfeifer, J. H. et Way, B. M. (2007). Putting feelings into words: affect labeling disrupts amygdala activity in response to affective stimuli. Psychological Science, 18(5), 421-428.

Perls, F. S. (1969). Gestalt Therapy Verbatim. Real People Press.

Si cette question vous travaille et que vous souhaitez en parler, je vous propose un premier échange : quinze minutes au téléphone, offertes et sans engagement.

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