Il y a une confusion tenace autour du mot « pouvoir ». Pour beaucoup, il rime avec domination, contrôle sur les autres, abus, rapports de force… Mais le pouvoir personnel dont je vous parle n’a rien à voir avec le fait d’écraser, de manipuler ou de prendre la place de l’autre. Il s’agit de votre souveraineté intérieure, c’est-à-dire la souveraineté sur votre propre existence. Sur vos choix, votre attention, vos limites et votre posture intérieure, face aux événements.
Or, par loyauté à des valeurs d’humanité, de douceur, de non-violence, peut-être avez-vous décidé – consciemment ou non – de vous couper de votre pouvoir personnel… Appris à être gentil plutôt que clair. À vous adapter plutôt qu’à choisir. À dire « ce n’est pas grave », alors que quelque chose en vous hurle que si, c’est grave.
Le thérapeute britannique Peter Philippson estime que le mot « responsabilité » devrait se décomposer ainsi : response-ability, pour signifier « capacité de répondre ». Concrètement, cela signifie trois choses : vous ne contrôlez pas tout ce qui vous arrive ; mais vous pouvez choisir comment vous y répondez ; et plus vous êtes conscient de ce qui se passe en vous, plus vous avez de choix possibles.
Un tournant décisif se produit quand vous passez de la phrase « je n’ai pas le choix » à « je choisis comment je réponds ». Car ce n’est pas juste un changement de mots. C’est un changement de posture intérieure. Quand vous dites « je n’ai pas le choix », vous vous vivez comme spectateur de votre vie. Les choses vous arrivent, les autres décident, vous subissez. Quand vous dites au contraire « je choisis comment je réponds », vous redevenez acteur. Vous reconnaissez que même si vous ne contrôlez pas les événements, vous avez un pouvoir sur la manière dont vous allez les vivre et y faire face.
À 50 ans, Thomas veut changer de travail, mais dès qu’il voit une annonce intéressante, il pense : « De toute façon, avec mon âge, ils ne voudront jamais de moi. » Il ne postule même pas. Sa croyance en son impuissance le maintient dans l’inaction et donc, dans sa situation. Il rumine : « Si seulement j’avais fait ça il y a dix ans », « Pourquoi je n’ai pas eu les bonnes opportunités ? », « Pour ma génération, c’est foutu. » Thomas est enfermé dans une histoire où les autres (le marché, les recruteurs, le système) ont tout le pouvoir. Et lui, aucun.
Si comme Thomas, vous ne croyez pas en votre capacité d’agir, vous vous percevez comme impuissant. Alors, vous évitez l’action en vous disant : « De toute façon, ça ne servira à rien » et vous anticipez l’échec avant même d’essayer. Chaque obstacle devient une preuve que « vous ne pouvez pas ».
La posture de créateur ne nie pas les injustices, les traumas, les déterminismes. Elle ne dit pas « tout est de votre faute ». Elle dit plutôt : « J’ai vécu des choses que je n’ai pas choisies. Mais à partir de maintenant, je choisis comment je veux y répondre. »
On passe de la question « Pourquoi ça m’arrive ? » à la question « Qu’est-ce que je peux faire, moi, avec ce qui m’arrive ? » Ce glissement change tout. Il vous rend à nouveau participant de votre histoire.
Être responsable, ce n’est pas se juger ou se condamner, c’est être présent à ce qui se joue, reconnaître votre manière d’y participer, sentir ce que cela produit en vous et dans la relation, pour redevenir auteur de vos réponses. Cette responsabilité-là n’est pas un devoir moral. C’est un geste d’habitation de votre propre vie. C’est dire : « Je suis là, présent à ce qui se passe et je choisis comment je vais y répondre. »
Qui parle en nous ?
Quand des phrases comme « Tu n’aurais pas dû », « Ce n’est pas assez », « Tu devrais faire mieux » surgissent automatiquement, qui est en train de parler ? Est-ce vraiment vous… ou une voix apprise, répétée, intériorisée au fil du temps ? Ce n’est pas une question théorique. Cette voix a un effet très concret : elle contracte le corps, coupe l’élan, installe une vigilance de fond.
On l’appelle souvent le critique intérieur. Mais en Gestalt, nous faisons un pas de côté : au lieu de chercher à le faire taire, nous cherchons à le comprendre. Car cette voix n’est pas née contre vous, elle est apparue pour vous protéger. Elle s’est construite dans le temps. Ce qui parle en vous n’est donc pas vous dans le présent, mais une mémoire relationnelle encore active. Lorsque cette fonction se fige, elle bascule dans ce que j’appelle le Je négatif – l’ego. Le problème n’est donc pas son existence. Le problème apparaît quand cette voix prend toute la place, qu’elle devient l’autorité dominante à l’intérieur, qu’elle décide à votre place de ce qui est possible… ou non.
Le Je négatif ne se contente pas de critiquer. Il organise subtilement une posture intérieure : celle de la victime. Une posture pas toujours facile à déceler en nous, car elle n’est pas fragile ou plaintive au sens caricatural. C’est plutôt une victime lucide, intelligente, parfois performante… qui se vit intérieurement, comme dépossédée de son pouvoir. Il répète : « Je n’ai pas le choix », « Je ne peux pas faire autrement », « Avec ce que j’ai vécu, c’est normal que je sois comme ça. » Ces phrases semblent réalistes. Elles donnent même parfois une impression de lucidité. Mais en profondeur, elles déplacent subtilement la responsabilité : la cause est toujours ailleurs, dans le passé, chez l’autre, dans le contexte. Le Je cesse alors d’être un point de décision. Il devient un point de justification.
Notre souveraineté personnelle ne consiste pas à supprimer le Je négatif. Ce dernier sera toujours là, prêt à commenter, anticiper, protéger. La véritable souveraineté commence ailleurs : dans la capacité de choisir depuis quel Je nous vivons.
Le Je positif n’est pas une version idéalisée de soi, ni un ego renforcé. C’est un Je présent, relié au corps, conscient de ses peurs sans s’y soumettre. Il ne cherche plus à se justifier, ni à se protéger en permanence. Il accepte ce qui est, et à partir de là, choisit. Quand le Je positif est actif, la posture intérieure change immédiatement. On ne se vit plus comme victime d’un passé, d’un contexte ou des autres. On se vit comme sujet de sa réponse. Non pas tout-puissant, mais responsable au sens noble du terme : capable de répondre.
Ce Je ne parle pas fort. Il n’accuse pas, ni ne s’excuse d’exister. Il dit simplement : « Voilà ce que je ressens. Voilà ce que je veux. Voilà ce que je choisis maintenant. »
Être souverain, ce n’est pas être tout-puissant. C’est être au clair. Savoir reconnaître la voix qui parle… et décider si on lui confie, ou non, le gouvernail. À partir de là, la vie cesse d’être subie. Elle redevient réponse, engagement, création.
Question Boussole : « À quel endroit de ma vie est-ce que je me vois encore comme victime… et quelle décision concrète ferait de moi un créateur, une créatrice ? »
D’après Je crée ma vie ici et maintenant, Arnaud Sebal, éditions Jikji, 2026 : chapitre 13, pages 197 à 209.