Il y a une porte dans votre vie avec une étiquette dessus. Vous l’avez accrochée vous-même. Elle dit : Plus tard.
Derrière, il y a ce que vous voulez vraiment. Un lieu, un projet, un métier, une conversation, une manière de vivre. Vous savez exactement ce qu’il y a derrière. Certaines choses y sont depuis quelques mois. D’autres depuis dix ans.
Vous passez devant tous les jours. Vous ne l’ouvrez pas. Pas par lâcheté : par raison. Il y avait les dossiers, les enfants, les autres, le prêt. Il y avait tout ce qui crie. L’envie, elle, ne crie pas. Elle attend derrière la porte. C’est sa seule faiblesse, et c’est aussi le signe qu’elle est vraie : ce qui compte n’insiste jamais.
Le piège d’une phrase raisonnable
« On verra plus tard » est la phrase la plus raisonnable que je connaisse. Elle ne ment pas. Elle ne dit pas non. Elle ne renonce à rien. Elle garde l’envie intacte, au chaud, pour un moment meilleur. Personne ne peut vous la reprocher, et vous ne vous la reprochez pas non plus.
Le problème est ailleurs. Le moment meilleur recule au même rythme que vous. À vingt-cinq ans, il y avait une chose derrière la porte. À cinquante, il y en a dix, et vous appelez ça de la sagesse.
Observez ce qui se passe dans le corps quand vous pensez à ce qui attend derrière. Les épaules qui montent d’un centimètre. La respiration qui se raccourcit. Quelque chose qui se serre dans la poitrine, sans bruit. Puis la tête prend le relais : « Ce n’est pas le moment. » « Quand les choses seront plus calmes. » « L’année prochaine. » Le corps a parlé le premier. La tête a rangé.
Deux « plus tard » qui ne se ressemblent pas
Je ne dis pas que « plus tard » est toujours faux. Parfois il est juste. Il manque une compétence, un moyen, une personne, un temps de deuil. Et ce « plus tard »-là se reconnaît : il est calme, et il a une condition précise. « Quand j’aurai fini cette formation. » « Quand il sera scolarisé. » Il sait ce qu’il attend, et il ne vous coûte rien d’y penser.
L’autre n’a pas de condition. Il n’a qu’une date, et la date recule. Il revient chaque année avec la même phrase, et il est tendu : y penser serre quelque chose. C’est celui-là que j’entends le plus en séance, et c’est de lui que parle cet article.
Ce « plus tard »-là ne protège pas l’envie. Il protège votre vie actuelle contre l’envie. Chaque « on verra » est un oui à ce qui est déjà là, à l’équilibre trouvé, aux places occupées, à ce que les autres attendent de vous. Vous ne l’entendez pas comme ça. Mais c’est ça. Et c’est pour cette raison qu’il tient si bien : il n’est pas une faiblesse, il est une fidélité. Une manière ancienne de vous protéger, d’un risque, d’un regard, d’une déception, qui vous a servi un jour et qui continue de servir, alors que la situation a changé.
Ce que la recherche observe
Ce que j’observe en séance, d’autres l’ont mesuré, avec leurs méthodes. Je ne cite pas ces travaux pour prouver quoi que ce soit : ils éclairent, à leur manière, le même phénomène.
Suzanne Shu et Ayelet Gneezy ont étudié ce qu’elles appellent la procrastination des expériences agréables. Les personnes qui vivent une ville depuis un an en ont vu moins de monuments que celles qui la visitent deux semaines. Et des bons offerts pour une pâtisserie ou un musée sont nettement moins utilisés quand ils sont valables deux mois que lorsqu’ils expirent au bout de trois semaines. Ce n’est pas le manque de temps qui empêche : c’est l’absence de limite. Quand tout reste possible plus tard, rien n’arrive maintenant.
Gal Zauberman et John Lynch ont montré pourquoi « plus tard » paraît toujours plus spacieux. Nous nous attendons à avoir, dans un mois, plus de temps libre qu’aujourd’hui. Beaucoup plus que nous ne nous attendons à avoir plus d’argent. Et comme les journées ne se ressemblent pas, nous n’apprenons jamais de l’expérience que la charge, elle, reste à peu près la même. Le mois prochain est une pièce vide que nous meublons d’avance.
Fuschia Sirois et Timothy Pychyl décrivent la procrastination non comme un défaut d’organisation, mais comme une manière de réparer l’humeur à court terme : on remet ce qui serre, et le soulagement est immédiat. Ce qu’on remet revient, mais c’est à un autre soi, plus tard, de s’en occuper. Des travaux en imagerie cérébrale, menés par Hal Hershfield et ses collègues sur un petit nombre de participants, vont dans le même sens : plus une personne se représente son soi futur comme un étranger, plus elle tend à dévaluer ce qui n’arrive que plus tard. C’est une association, observée sur dix-huit personnes, pas une cause. L’étiquette sur la porte, c’est un message laissé à cet étranger.
Enfin, sur le regret, les résultats sont plus nuancés qu’on ne le dit souvent. Thomas Gilovich et Victoria Medvec ont observé qu’avec le temps, les regrets se déplacent : à court terme, nous regrettons plutôt ce que nous avons fait ; à long terme, plutôt ce que nous n’avons pas fait. Des réplications récentes retrouvent ce déplacement, mais de manière plus modeste, et sans que les regrets d’inaction deviennent toujours majoritaires. Je retiens le mouvement, pas le chiffre : avec les années, ce qui pèse change de côté.
Un dernier mot, plus ancien. En 1927, Bluma Zeigarnik, dans le laboratoire des psychologues de la forme à Berlin, montre que nous nous souvenons mieux des tâches interrompues que des tâches terminées. La Gestalt-thérapie en a fait une de ses idées centrales : ce qui n’est pas achevé reste ouvert, et continue de prendre de la place. L’envie derrière la porte n’est pas oubliée. Elle est inachevée. Ce n’est pas la même chose.
Décoller une étiquette
Alors imaginez autre chose. Imaginez que vous poussez la porte. Pas pour tout faire. Pour commencer. Un rendez-vous pris, une première page, un premier appel, une première fois.
Vous connaissez la sensation. Les épaules qui descendent. Quelque chose dans la poitrine qui se desserre, et de la place qui revient. C’est la sensation d’être de nouveau dans sa propre vie. Elle ne vient pas quand on finit. Elle vient quand on commence.
Il ne faut pas des années pour commencer. Il faut une semaine pour décoller une étiquette. Et le geste tient en trois temps : nommer ce qu’il y a derrière la porte, sentir ce que ça fait dans le corps de le dire à voix haute, puis choisir le plus petit premier pas qui expose vraiment. Pas celui qui prépare. Celui qui commence.
Question Boussole : « Qu’est-ce qu’il y a derrière ma porte, et depuis combien de temps ? Mon “plus tard” a-t-il une condition, ou seulement une date qui recule ? Quel premier pas, cette semaine, me ferait sentir que j’ai poussé la porte ? »
Sources
Shu, S. B. et Gneezy, A. (2010). Procrastination of Enjoyable Experiences. Journal of Marketing Research, 47(5), 933-944.
Zauberman, G. et Lynch, J. G. (2005). Resource slack and propensity to discount delayed investments of time versus money. Journal of Experimental Psychology: General, 134(1), 23-37.
Sirois, F. et Pychyl, T. (2013). Procrastination and the priority of short-term mood regulation: consequences for future self. Social and Personality Psychology Compass, 7(2), 115-127.
Ersner-Hershfield, H., Wimmer, G. E. et Knutson, B. (2009). Saving for the future self: neural measures of future self-continuity predict temporal discounting. Social Cognitive and Affective Neuroscience, 4(1), 85-92.
Gilovich, T. et Medvec, V. H. (1995). The experience of regret: what, where, when, and why. Psychological Review, 102(2), 379-395. Sur les réplications : Yeung et Feldman (2022) ; Davidai, Gilovich et al. (2023).
Zeigarnik, B. (1927). Das Behalten erledigter und unerledigter Handlungen. Psychologische Forschung, 9, 1-85.