Un feu de cheminée et un incendie, c’est le même feu. Ce qui change, c’est ce qu’il y a autour.
La colère, c’est pareil. Elle n’est ni bonne ni mauvaise. C’est une chaleur qui monte, une force qui pousse. La seule vraie question est ce qu’on en fait.
Ce que fait la colère dans le corps
Vous la connaissez. La mâchoire qui se serre. Une chaleur qui monte dans la poitrine, dans le visage. Les mains qui se ferment. Le souffle qui s’accélère, le regard qui se fixe. Le corps entier se tend vers quelque chose, prêt à agir.
Et la tête suit, vite : « C’est inadmissible. » « Il va m’entendre. » « Je ne vais pas me laisser faire. »
Il n’y a rien de honteux là-dedans. Ce qui se passe dans le corps à ce moment-là, c’est une mobilisation. La colère est une énergie de mouvement : elle vous tourne vers ce qui vous a touché. Elle dit qu’une limite a été franchie, qu’une chose qui compte a été abîmée. Elle est souvent le premier signe qu’on tient à quelque chose.
Décharger
Il y a un chemin court. On crie. On claque la porte. On écrit le message qu’on regrettera, on tape du poing sur la table, on dit enfin tout ce qu’on avait sur le cœur, et même un peu plus. Sur le moment, ça fait du bien. Le corps se relâche. On a « vidé son sac ».
Puis, quelques heures plus tard, on se rend compte que rien n’a changé. La situation est la même. Parfois elle est pire : il y a maintenant quelque chose à réparer en plus. Et la colère, étrangement, n’est pas partie. Elle revient au moindre rappel, comme si elle n’avait jamais été dite.
Je ne dis pas qu’il ne faut jamais l’exprimer. Une colère dite à la bonne personne, au bon moment, avec des mots justes, peut tout changer. Mais ce n’est pas la même chose que la décharger. Décharger, c’est dépenser l’énergie pour ne plus la sentir. Exprimer, c’est s’en servir pour être entendu.
Ce que la recherche observe
Ce que j’observe en séance, d’autres l’ont étudié avec leurs méthodes. Je les cite pour ce qu’ils éclairent, pas pour prouver.
L’idée qu’il faut « laisser sortir » sa colère pour s’en libérer est l’une des plus répandues. Brad Bushman a voulu la vérifier. Il a mis en colère des participants, puis il a demandé à certains de taper dans un sac de frappe en pensant à la personne qui les avait vexés, à d’autres de taper en pensant à leur forme physique, et à d’autres encore de rester assis tranquillement. Ceux qui avaient frappé en pensant à l’autre en sont ressortis les plus en colère et les plus agressifs. Ceux qui étaient restés tranquilles, les moins. Le défoulement n’avait pas vidé la colère. Il l’avait entraînée.
Charles Carver et Eddie Harmon-Jones, eux, ont rassemblé de nombreux travaux sur ce qu’est la colère dans le corps et le cerveau. Leur conclusion surprend : la colère fonctionne comme le désir. Ce n’est pas une émotion de fuite, comme la peur. C’est une émotion d’approche, qui mobilise pour obtenir, défendre ou réparer quelque chose. Autrement dit, la colère est déjà tournée vers un but. Il reste à savoir lequel.
Transformer
La Gestalt a là-dessus une position que je trouve précieuse. Fritz Perls voyait dans l’agressivité une fonction saine, la même que celle qui nous fait mâcher : pour assimiler quelque chose, il faut d’abord pouvoir le défaire, le mettre en morceaux, le faire sien. Sans cette énergie, on avale tout tel quel. La colère n’est donc pas l’ennemie de la création. Elle en est souvent le moteur.
Transformer sa colère, c’est garder ce feu dans la cheminée. Et c’est plus difficile, pour trois raisons.
D’abord, il faut rester avec la sensation au lieu de l’évacuer. Sentir la mâchoire serrée et la chaleur dans la poitrine, sans agir tout de suite. Les tenir assez longtemps pour qu’elles deviennent une direction. C’est inconfortable. Décharger est tellement plus rapide.
Ensuite, il faut retourner la question. La colère se dit spontanément « contre » : contre lui, contre ça, contre l’injustice. La transformer demande de chercher le « pour » : pour quoi suis-je en colère ? Qu’est-ce qui compte, et qui a été abîmé ? Ce passage du contre au pour change tout. On ne cherche plus à détruire ce qui a fait mal. On cherche à défendre ou à construire ce qui compte.
Enfin, il faut accepter le temps. Casser prend une seconde. Créer prend des semaines, parfois des années. La colère qui se transforme ne soulage pas tout de suite. Elle soulage plus tard, et autrement.
Pourquoi ça vaut plus
Parce qu’elle laisse une trace. Une lettre enfin écrite et envoyée à froid. Une limite posée calmement, et tenue. Une conversation difficile qu’on prépare au lieu de l’exploser. Un projet né d’une injustice qu’on ne supportait plus. Beaucoup de belles choses ont commencé par une colère qu’on a refusé de gaspiller.
Et parce qu’elle répare quelque chose en soi. Quand on décharge, on reste celui qui a subi, et qui a réagi. Quand on transforme, on devient celui qui a fait quelque chose de ce qu’il a subi. Ce n’est pas la même place. Ce n’est pas la même dignité.
Alors, la prochaine fois que la chaleur monte, un geste, un seul. Avant de dire ou de faire quoi que ce soit, posez la main là où ça chauffe, et demandez-vous : « Pour quoi ? » Pas contre qui. Pour quoi. Et laissez la réponse venir avant d’agir.
Question Boussole : « Quelle colère ai-je en ce moment ? Contre quoi, je le sais. Mais pour quoi ? Et qu’est-ce qu’elle me demande de construire ? »
Sources
Bushman, B. J. (2002). Does venting anger feed or extinguish the flame? Catharsis, rumination, distraction, anger, and aggressive responding. Personality and Social Psychology Bulletin, 28(6), 724-731.
Carver, C. S. et Harmon-Jones, E. (2009). Anger is an approach-related affect: evidence and implications. Psychological Bulletin, 135(2), 183-204.