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Recommencer.

D’où vient l’énergie, quand ce qu’on a construit a été détruit

Créer demande bien plus d’énergie que détruire. Je l’ai écrit il y a quelques jours, en pensant à des commerçants qui regardaient leur vitrine en morceaux. Et une question m’est restée : d’où vient l’énergie de recommencer, quand on n’en a plus ?

Elle ne concerne pas seulement les vitrines. Une entreprise qui ferme. Un poste supprimé du jour au lendemain. Une séparation qu’on n’a pas choisie. Un projet porté pendant des années, et que quelqu’un d’autre a défait. Ce qu’on avait construit n’existe plus, et ce n’est pas notre faute.

Le corps qui ne suit pas

Ce que je vois en séance, dans ces moments-là, c’est d’abord un corps qui ne suit plus. Les épaules tombent. Le souffle est court, ou au contraire il s’arrête, comme suspendu. Les gestes ralentissent. La tête, elle, s’emballe : « Il faut rebondir. » « Je n’ai pas le choix. » « Allez, on repart. »

Et rien ne repart. On reste devant la page blanche, le tableau vide, le téléphone qu’on ne prend pas. Alors on s’en veut. On se dit qu’on manque de courage, qu’avant on était plus fort.

Ce n’est pas du manque de courage. C’est un corps qui n’a pas fini.

Deux manières de recommencer

Je ne dis pas qu’il faut toujours attendre. Parfois, repartir vite est juste : quand le geste revient tout seul, quand on sent déjà l’élan dans les mains, quand reconstruire a quelque chose de joyeux. Ce recommencement-là se reconnaît. Il donne de l’air.

L’autre recommencement est une fuite en avant. On reconstruit en serrant les dents, pour ne pas sentir ce qui a été perdu. On se jette dans le nouveau projet comme on ferme une porte derrière soi. Ça tient un temps. Puis la fatigue arrive, sans raison apparente, au milieu de la deuxième vie, et elle est plus lourde que la première.

La différence entre les deux tient en une phrase : on ne recommence vraiment qu’après avoir terminé.

Ce que la recherche observe

Ce que j’observe en séance, d’autres l’ont étudié avec leurs méthodes. Je les cite pour ce qu’ils éclairent, pas pour prouver.

Margaret Stroebe et Henk Schut ont proposé un modèle qui a beaucoup changé la manière de penser le deuil. Ils décrivent deux mouvements : se tourner vers ce qui a été perdu, et se tourner vers ce qu’il faut reconstruire. Leur idée centrale est qu’on ne passe pas de l’un à l’autre une fois pour toutes. On oscille. Un matin on pleure ce qui n’est plus, l’après-midi on remplit un dossier, le soir on y repense. Cette oscillation n’est pas un échec à « tourner la page ». C’est la manière dont on avance. Celui qui ne regarde que la perte s’y enferme. Celui qui ne regarde que la reconstruction s’épuise.

Sur l’énergie elle-même, Teresa Amabile et Steven Kramer ont étudié des milliers de journaux de bord tenus par des personnes au travail. Ce qui nourrit le plus l’élan, d’un jour à l’autre, n’est pas un grand objectif ni une récompense. C’est le sentiment d’avoir avancé, même un peu, sur quelque chose qui compte. Une petite avancée. L’énergie ne précède pas le premier pas. Elle le suit.

Alors, si vous êtes devant quelque chose qui a été détruit, ne commencez pas par reconstruire. Commencez par terminer.

Ce que veut dire terminer

Terminer, ce n’est pas oublier. Ce n’est pas non plus « tourner la page », ni se dire que ce n’était pas si grave. Terminer, c’est laisser aller jusqu’au bout ce qui a été interrompu.

Car c’est cela, une destruction : une interruption. Vous étiez au milieu de quelque chose, un projet, une relation, une vie de travail, et ça s’est arrêté net, sans que vous l’ayez décidé. Tout ce qui allait avec s’est arrêté aussi, mais à l’intérieur, rien n’a été conclu. La colère n’a pas été dite. La tristesse n’a pas eu le temps de venir. Le « merci » ou le « c’était injuste » sont restés dans la gorge. En Gestalt, nous appelons cela une situation inachevée. Et une situation inachevée garde une partie de votre énergie. Elle la garde au chaud, pour le jour où elle pourra se terminer.

Voilà pourquoi on n’a plus d’élan pour recommencer : une partie de l’énergie est encore là-bas, avec ce qui a été perdu.

Terminer se fait en trois temps, et ils sont simples, même s’ils ne sont pas faciles.

D’abord, nommer ce qui a été perdu, précisément. Pas seulement le local, le poste ou la relation. Ce que ça représentait : des années, une fierté, une place, une image de vous, des gens que vous ne verrez plus. Tant que la perte reste floue, elle ne peut pas se terminer.

Ensuite, laisser venir ce que ça fait, et le dire à quelqu’un. La colère, la tristesse, parfois le soulagement, qui surprend. Laissez-les passer par le corps : la gorge qui se serre, les larmes qui montent, la mâchoire qui dit non. Et dites-le à une personne qui puisse l’entendre sans vous corriger ni vous consoler trop vite. C’est le point que l’on saute le plus souvent. Une perte se termine rarement seul : elle se termine quand elle a été reçue par quelqu’un.

Enfin, poser un geste de fin. Fermer la porte une dernière fois en la regardant. Écrire une lettre qu’on n’enverra pas. Ranger un carton. Dire au revoir, à voix haute, à ce qui a été. Le corps a besoin d’un acte pour savoir que c’est fini.

Comment savoir que c’est terminé ? Vous pouvez y penser sans que quelque chose se serre. Vous en parlez au passé, et vous pouvez même y trouver ce que vous emportez. Et souvent, sans l’avoir cherché, une envie revient. Une idée. Un « et si… ».

C’est à ce moment-là, pas avant, que vous pouvez chercher la plus petite avancée possible. Pas le grand plan. Un geste qui avance un peu, aujourd’hui : un appel, une liste, une heure dans l’atelier. Et remarquez ce que ça fait dans le corps. C’est par là que l’énergie revient. Elle ne se décide pas. Elle se reconstruit, comme le reste.

Question Boussole : « Qu’est-ce qui, dans ce que j’ai perdu, n’est pas encore terminé ? Et quelle est la plus petite avancée que je pourrais faire aujourd’hui ? »

Sources

Stroebe, M. et Schut, H. (1999). The dual process model of coping with bereavement: rationale and description. Death Studies, 23(3), 197-224.

Amabile, T. M. et Kramer, S. J. (2011). The Progress Principle: Using Small Wins to Ignite Joy, Engagement, and Creativity at Work. Harvard Business Review Press.

Si cette question vous travaille et que vous souhaitez en parler, je vous propose un premier échange : quinze minutes au téléphone, offertes et sans engagement.

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