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Vous êtes prêt depuis longtemps.

Il ne manque pas de préparation. Il manque un début.

Trente ans que j’accompagne des gens en séance. Beaucoup arrivent avec une envie précise, et une phrase posée devant, comme une barrière : « Je ne suis pas encore prêt. »

Ils ont lu. Ils ont compris. Ils se connaissent mieux que la plupart des gens. Ils attendent d’être prêts comme on attend un train. Et le train ne passe pas, parce qu’il n’y a pas de train.

Deux « pas encore »

Je ne dis pas que « pas encore » est toujours faux. Parfois il est juste. Il manque une compétence, un moyen, une personne, un temps de deuil. Et ce « pas encore »-là se reconnaît : il est calme, et il a une condition précise. « Quand j’aurai fini cette formation. » « Quand il sera scolarisé. » Il sait ce qu’il attend, et y penser ne coûte rien.

L’autre n’a pas de condition. Il n’a que « plus tard ». Il revient chaque année avec la même phrase, et il est tendu : y penser serre quelque chose. C’est celui-là que j’entends le plus en séance, et c’est de lui que parle cet article.

Voici ce que trente ans m’ont appris sur lui : on n’est jamais prêt avant de commencer. On le devient en commençant.

Le confort de la préparation

Se préparer est confortable. Ça donne la sensation d’avancer sans le risque de bouger. On comprend un peu mieux, on affine, on attend le bon moment. Personne ne peut rien vous reprocher. Et pendant ce temps, l’envie attend, elle aussi.

Il y a une raison à ce confort, et elle n’a rien de honteux. Se préparer, c’est rester du côté où l’on maîtrise. Lire, comprendre, planifier : tout cela se fait seul, à l’abri, sans témoin. Commencer, c’est passer de l’autre côté, là où quelque chose peut échouer, être vu, être jugé. La préparation n’est pas une étape vers le début. Souvent, elle en est le remplacement.

Commencer, c’est autre chose. Ça se sent dans le ventre, juste avant le premier pas. Ce serrement-là, vous le prenez pour un avertissement : pas encore. Ce n’en est pas un. C’est le signe que ça compte. Tous ceux qui ont créé quelque chose de leur vie l’ont senti au même endroit. Ils ont commencé avec.

Ce que la recherche observe

Ce que j’observe en séance, d’autres l’ont mesuré, avec leurs méthodes. Je les cite pour ce qu’ils éclairent, pas pour prouver.

Sur le serrement d’avant le premier pas, Alison Wood Brooks a fait une expérience simple. Avant de chanter devant un jury, de parler en public ou de passer un test de calcul, des participants devaient se dire à voix haute « je suis calme », ou « je suis excité ». Ceux qui avaient dit « je suis excité » ont mieux chanté, mieux parlé et mieux calculé. Le corps était dans le même état dans les deux groupes : cœur qui bat, souffle court. Ce qui a changé, c’est le nom qu’on lui a donné. Un serrement qu’on appelle « pas encore » arrête. Le même serrement qu’on appelle « ça compte » met en route.

Sur la confiance, Albert Bandura a montré il y a presque cinquante ans que le sentiment d’être capable ne vient pas d’abord de ce qu’on nous dit, ni de ce qu’on comprend, mais de ce qu’on a réellement fait. Il appelle cela les expériences de maîtrise, et il les place loin devant les autres sources de confiance. Autrement dit : on ne se sent pas prêt, puis on agit. On agit, puis on se sent prêt. L’ordre que nous attendons est l’inverse de celui qui fonctionne.

Sur le premier pas lui-même, Peter Gollwitzer et Paschal Sheeran ont rassemblé près de cent études. Les personnes qui décident précisément quand, où et comment elles vont commencer passent à l’acte bien plus souvent que celles qui ont seulement l’intention, aussi forte soit-elle. Pas une résolution, pas un objectif : un rendez-vous avec le premier geste. « Mardi, 8 h, j’appelle. » La différence n’est pas dans la motivation. Elle est dans le fait d’avoir réglé d’avance la question du début. Des travaux plus récents retrouvent cet effet, un peu plus modeste, et toujours plus net quand l’envie est déjà là. Planifier ne crée pas l’envie. Mais quand l’envie est là, planifier le premier pas la fait passer.

Enfin, un résultat ancien, venu du laboratoire de Berlin où est née la psychologie de la forme. En 1928, Maria Ovsiankina observe que des personnes interrompues au milieu d’une tâche la reprennent spontanément dès qu’on leur en laisse la liberté, sans récompense, sans consigne. Une action commencée crée une tension qui demande à se terminer. C’est l’envers de ce qu’avait montré Bluma Zeigarnik l’année précédente sur la mémoire des tâches inachevées. Ce que la Gestalt en a retenu tient en une phrase : le plus difficile n’est pas de finir, c’est de commencer. Une fois le premier pas fait, quelque chose en vous travaille à faire le second.

Le premier pas qui expose

Alors un test, simple. Regardez les douze derniers mois. Qu’avez-vous commencé qui vous faisait peur ? Pas appris, pas compris, pas préparé. Commencé.

Si la réponse est rien, ce n’est pas une faute. C’est une information. Elle dit que votre « pas encore » n’a pas de condition, seulement une date qui recule, et qu’il vous protège de quelque chose. Vous pouvez le remercier. Et vous pouvez, en même temps, choisir le plus petit premier pas qui expose vraiment : celui qui met quelque chose de vous dehors, devant quelqu’un, sans retour possible. Un appel passé. Une page envoyée. Un rendez-vous pris. Pas celui qui prépare. Celui qui commence.

Puis donnez-lui un jour et une heure. Et au moment où le ventre se serre, dites-lui ce que c’est : ça compte.

Question Boussole : « Mon “pas encore” a-t-il une condition, ou seulement une date qui recule ? Quel est le plus petit premier pas qui m’expose vraiment ? Quel jour, quelle heure ? »

Sources

Brooks, A. W. (2014). Get excited: reappraising pre-performance anxiety as excitement. Journal of Experimental Psychology: General, 143(3), 1144-1158.

Bandura, A. (1977). Self-efficacy: toward a unifying theory of behavioral change. Psychological Review, 84(2), 191-215.

Gollwitzer, P. M. et Sheeran, P. (2006). Implementation intentions and goal achievement: a meta-analysis of effects and processes. Advances in Experimental Social Psychology, 38, 69-119.

Ovsiankina, M. (1928). Die Wiederaufnahme unterbrochener Handlungen. Psychologische Forschung, 11, 302-379.

Zeigarnik, B. (1927). Das Behalten erledigter und unerledigter Handlungen. Psychologische Forschung, 9, 1-85.

Si cette question vous travaille et que vous souhaitez en parler, je vous propose un premier échange : quinze minutes au téléphone, offertes et sans engagement.

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